Sansheng Chapitre 5 – Il vous protège, ma chère

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Ma nuque me brula légèrement au moment où j’entrai dans l’outre-monde. Des trois sceaux que Yanwang m’avait donnés, un sceau disparut. Cela signifiait que des Trois Existences que Moxi m’avait offertes, une seule avait disparu.

Après le retour dans l’outre-monde, je perdis mon habitude de marcher le long du Wangchuan, je n’aimais plus cette activité. Quel en était l’intérêt ? Si je devais rester seule tout le temps.

Chaque jour, je m’appuyais contre la pierre en attendant l’ascension de Moxi à travers la porte de la réincarnation. Je voulais me réincarner avec lui au plus vite.

Le temps s’écoulait rapidement dans l’outre-monde. Seule une décennie (1) s’était écoulée sur Terre quand je vis par chance quelqu’un que je considérais comme une connaissance.

  • La traduction anglaise dit ‘quatre décennies’ mais j’ai remarqué une incohérence temporelle, donc j’ai corrigé à ma façon, même si je ne sais pas si c’est réellement correct.

Je lui souris. Lui aussi, me reconnut et fut stupéfait pendant quelques temps. Cela lui prit un bout de temps avant de revenir à ses esprits, « Vous ? »

« Révérend, cela fait longtemps. Vous n’avez pas vieilli du tout. »

Il prêta peu d’attention à mes taquineries et fronça les sourcils, « Pourquoi n’avez-vous pas été réincarné ? »

« J’attends quelqu’un. »

Je dis ce que j’avais à dire tout à fait normalement, mais il fut pris par surprise. Il soupira après une période de silence, « C’est moi qui ai causé votre séparation… »

J’agitai mes mains et étais sur le point de lui dire que c’était l’œuvre du destin quand il continua, « Vous l’avez attendu toute votre vie en enfer et il a vécu son entière existence en deuil sur Terre. J’ai eu tort de vous dérober votre bonheur à tous deux. » Il marqua une pause, comme s’il pensait à quelque chose, puis déclara formellement, « Un prêté pour un rendu. Puisque je vous dois à tous deux une dette dans cette existence, je vous rembourserai sans faillir dans la prochaine existence. »

« Il n’y a vraiment pas besoin », lui répondis-je rapidement. « C’est une affaire entre Moxi et moi, et nous ne voudrions pas impliquer des étrangers. »

Il replia les manches, secoua la tête en soupirant, et continua son chemin.

Je pensais que c’était inévitable pour ceux qui vivaient longtemps d’avoir la mauvaise habitude d’utiliser leur propre point de vue pour essayer de spéculer ou de déterminer les pensées des autres.

Peu importe combien il était accompli en tant de prêtre dans cette existence, un bol de soupe de la Vielle Meng, un pas à travers le Pont Naihe, et il sauterait dans le cercle de la réincarnation en oubliant complètement son existence passée.

La vie suivante ne compenserait jamais les erreurs de la précédente.

Après que le Révérend Impérial ait été réincarné, je me demandais si Moxi était aussi sur le point de venir dans l’outre-monde. Chaque jour, je fixais le Wangchuan et me nettoyais jusqu’à ce que je sois toute propre, à un tel point que je n’avais pas l’air d’être un être de ce monde impitoyable. Durant mon temps libre, je m’asseyais près de la pierre pour apprendre des manières humaines. Je ramassais des bâtons et traçais des cercles par terre, murmurant, « Moxi, viens vite, viens vite. »

Ma sincérité avait dû toucher les Cieux. Un jour, alors que je finissais de m’habiller et me posais près de la pierre, je vis Moxi marcher sur les marches d’amaryllis sur les Sources Jaunes pour graduellement se rapprocher de moi, semblant relativement furieux.

Oh, il était furieux. Vraiment.

J’étais encore confuse quand une boule de feu crépitante approcha mes pieds. Surprise, je sautai rapidement pour l’esquiver.

Ne sachant où donner de la tête, je regardai Moxi. Il avait le même air que la première où je l’avais vu, sa présence toujours aussi divine.

Mais cette créature divine était rouge de colère pour aucune raison visible, et j’étais très mal à l’aise.

Je me sentais un peu peinée. Je l’avais attendu pendant si longtemps. Nous venions de nous revoir et il ne m’avait encore dit aucun mot qu’il commençait déjà à m’attaquer. J’étais vraiment affligée par cet acte !

Il s’approcha et me prit par le poignet. Je protégeai mon portail vital et me glissai vers le côté, esquivant son emprise de justesse.

Il se moqua, « Ainsi tu as appris comment esquiver et avoir peur maintenant. Pourquoi ne me laisses tu pas t’attraper ? Pourquoi ne me laisses tu pas te brûler ? As-tu réalisé que ta vie n’est pas une chose aussi légère que tu peux perdre au moindre caprice ? »

Je réfléchis un moment au sens caché de ses mots, « Moxi, es-tu en colère contre moi ? »

« En colère ? » Il rit ironiquement, « Pourquoi le serais-je ? Tu m’as protégé, as sacrifié ta vie pour moi, m’as aidé dans ma tribulation. Je ne pourrais jamais assez te remercier, comment aurais-je le culot d’être en colère contre toi ? »

J’ouvris ma bouche pour dire que je n’avais aucune idée de l’origine de sa colère, et je voulais lui faire remarquer que ses mots et ses actions n’étaient pas cohérents. Mais en voyant la furie qui débordait de ses sourcils, je me tus et ravalai ma salive, le sentiment d’injustice montait.

En voyant mon regard affligé et mes yeux moites, son visage se durcit et il dit durement, « Tu n’es pas autorisée à crier. »

Je continuai à le regarder avec ces mêmes yeux aux bords des larmes.

Les veines sur son front se crispèrent. Au final, il soupira un long coup, « Laisse tomber. » Ses yeux s’adoucirent, puis il frotta ma tête et me sourit impuissamment. « C’était vraiment de ma faute. » Presqu’instantanément, son expression redevint sombre, « Pourquoi est-ce que l’odeur des ténèbres s’est accentuée ? »

Je couvris mon visage timidement, « Puisque je pensais que tu arriverais bientôt, j’ai utilisé l’eau du courant pour me laver tous les jours. Aimes-tu mon apparence ? »

Moxi resta silencieux pendant un long moment.

« Je range mes affaires tous les jours », dis-je, « en attendant ton arrivée ici. Moxi, quand vas-tu te réincarner, pour que je puisse venir avec toi ? »

Il fronça les sourcils, « Venir avec moi ? »

« Bien sûr. »

Il agita son poignet, et un sceau doré me frappa, « Tu n’es pas autorisée à quitter les enfers pendant cinquante ans. »

Consternée, je demandai, « Pourquoi ?! Ne m’as-tu pas offert Trois Existences dans le monde des humains ? »

« Oui. Et tout ce que je te demande, c’est de venir me trouver cinquante ans plus tard. »

« Mais tu m’as aussi promis de pouvoir te séduire. »

« Tu peux venir me séduire dans cinquante ans. »

« Mais tu seras alors un vieillard mourant. Le temps que je te trouve, nous n’aurons plus longtemps à passer ensemble. »

« Ne viens pas me trouver alors. »

Quand il finit ses mots, il traversa le Pont Naihe. J’étais si hors de moi que je rassemblai une poignée de boue et lui jetai directement à l’arrière du crâne.

Il se tenait toujours avec son dos vers ma direction, ainsi je ne connaissais pas l’expression qu’il avait. Je ne vis que la Vielle Meng soudainement s’agenouiller et se prosterner profondément tout en implorant, « Ayez pitié, Monseigneur. »

Ce ne fut qu’alors que je me rappelai que la terre dans l’outre-monde avait été piétinée par d’innombrables esprits et fantômes. C’était la chose la plus crasseuse des Trois Royaumes. En jetant de la boue sur le crâne, pour un Dieu venant des Cieux, c’était la plus grave insulte.

Il me regarda de biais, sa voix un peu stoïque, « Je ne veux pas que tu deviennes ma tribulation une fois encore. »

Quelle chose étrange à dire. Pendant un moment, je ne compris pas, je ne pouvais que le voir boire la soupe de la Vieille Meng sans même se retourner. Puis il entra dans la réincarnation et partit.

Il devait me penser trop indiscrète et ainsi ne voulait pas y aller avec moi. Cette pensée me rendit tellement triste que je me renfermai dans la pierre pour crier toute mon âme.

Si c’était quelqu’un d’autre qui me harcelait, j’aurais rendu la faveur au centuple. Mais c’était Moxi qui m’avait harcelée… C’était Moxi, donc je ne pouvais que le laisser me harceler. Je ne pouvais espérer gagner contre lui, je ne pouvais même pas me résoudre à le laisser partir.

Je ne savais pas combien de temps j’avais pleuré quand quelqu’un m’appela soudainement hors de la pierre, « Madame Sansheng. Oh non, ma chère Madame Sansheng, ne criez plus, ne criez plus. »

Je sortis discrètement la tête de la pierre et regardai mon visiteur avec des yeux rouges et enflés, « Jia, qu’y a-t-il ? »

Jia se massa le front, puis secoua la tête avant de dire, « Durant ces dernières années, les larmes versées de votre pierre ont fini par augmenter le niveau d’eau du Wangchuan de plusieurs mètres. C’est inconcevable qu’une pierre puisse pleurer autant. Les âmes traversant le Pont Naihe sont tous partis d’effroi. Yanwang m’a spécialement dépêché à sa place pour vous aider à remettre vos pensées en ordre. »

Je hochai la tête, puis suivis Jia au palace de Yanwang pleine d’angoisse.

Malgré sa maigre allure, le commandant Yanwang était en fait un glouton. Quand je le vis, il mâchait de la nourriture sur son cheval.

Je lui payais mes révérences, « Yanwang. »

« Oh, Sansheng est là. » Il agita ses mains. Aussitôt, les diablotins à son côté m’apportèrent un jarret de jambon. C’était si gras que j’en avais la nausée. Je lui fis un signe des mains pour congédier les diablotins.

Yanwang me scruta un peu puis dit, « J’ai entendu que vous étiez en train de panser vos blessures de cœur du Seigneur Moxi ces derniers jours. »

En entendant le nom de Moxi, mon nez commença à piquer et je sentis les larmes remonter.

« Non, non, s’il vous plait ! » grommela-t-il dans une tentative désespérée de me consoler. « Aujourd’hui, je vous ai appelé pour défaire ce nœud dans votre cœur. Si vous continuez à pleurer, je crains que le Wangchuan ne déborde de son lit. »

« Sansheng », dit-il en s’essuyant la bouche, connaissez-vous les tribulations que le Seigneur Moxi doit passer dans le bas monde ? »

Je secouai la tête.

« Se séparer malgré son amour, se rencontrer malgré sa haine, et chercher ce qu’il ne peut avoir. Ce sont trois des huit tribulations dans le Bouddhisme. Dans sa dernière Existence, il devait se séparer de sa bien-aimée. Dans le Livre du Destin de Siming Xingjun, il est écrit que le Seigneur Moxi et la fille du Général, Shi Qianqian, devaient se porter de l’affection l’un l’autre, mais qu’ultimement, ils durent vivre leur vie chacun de leur côté à cause de leurs différentes factions. C’était la souffrance qu’il devait éprouver puisqu’il ne pouvait vivre avec la personne qu’il aimait. Cependant, son destin a été changé par votre apparition. Il devait à l’origine mener une vie monotone, mais puisqu’il vous a rencontrée, il est petit à petit tombé amoureux de vous après toutes ces années de vie commune. Vous avez voulu l’aider à vivre mieux, donc vous vous êtes sacrifiée pour lui. Eh bien, vivre une Existence entière séparé de vous peut aussi être considéré comme ‘une séparation avec la personne qu’il aime’. Vous avez plus ou moins réussi à l’aider à accomplir son épreuve, bien qu’involontairement. »

Yanwang fit une pause et soupira, « Vous n’avez pas vu à quoi le Seigneur Moxi ressemblait dans le monde des humains. Tsk tsk, il était une personne si aimable, mais pour vous, il a forcé impitoyablement l’Empereur à persécuter le clan entier du Général. Il a dû vous aimer follement, il ne s’est jamais remarié de sa vie. Ainsi, après son retour dans l’outre-monde, il a commencé à se rappeler de son passé. On pourrait croire que de par son identité de divinité céleste, il serait une personne abstème qui ne s’accroche pas au passé. Et pourtant, il a quand même agi de cette façon devant vous. C’est à dire que… il est évident qu’il a toujours des sentiments pour vous. Sa Seigneurie vous a confiné dans l’outre-monde pendant cinquante ans simplement parce qu’il veut chérir son temps et le vôtre sur Terre. Il ne veut pas que vous deveniez sa tribulation encore une fois. »

« Il vous protège, ma chère » (2), me dit-il maintenant.

  • C’est bien une explication, mais c’est plus une interprétation personnelle, ce n’est pas nécessaire à la bonne compréhension de l’histoire. Vous n’êtes pas obligés de lire ce pavé. Quand Yanwang dit que Moxi protège Sansheng, je suppose que c’est à cause de l’odeur des ténèbres. Elle s’est déjà faite traitée de démon à cause de son odeur. Or, je rappelle que le Wangchuan est une rivière de l’enfer, et que donc son eau doit ‘puer’ les ténèbres. S’il lui dit d’attendre 50 ans, c’est pour trois raisons. Une, pour éviter qu’elle ne sente trop fort les ténèbres, si elle est occupée à pleurer la froideur de Moxi, elle ne prendra pas soin de son apparence. Deux, pour la punir de son sacrifice dans la dernière existence. Trois pour éviter qu’elle ne se sacrifie encore une fois, si cinquante ans se passent, Moxi aura déjà acquis du pouvoir, et ainsi elle ne pourra plus aussi facilement mourir devant ses yeux.

Je me figeai à ses mots.

« Ceux dans les Cieux ne nous prêtent pas beaucoup d’attention. Sansheng, faites de votre mieux pour séduire Lord Moxi. Et alors seulement, notre outre-monde … Ahahahahah, vous connaissez la signification de mes mots, n’est-ce pas ? »

Le rire hystérique de Yanwang s’effaçait au loin, très loin. Seule une phrase restait au premier plan dans ma tête, ‘Il vous protège, ma chère.’

 

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